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| Pourquoi
avoir choisi ce titre «Angry monk»?
Un moine ne peut pas se permettre d’être en colère;
le titre est donc, de ce point de vue, une provocation. C’est
donc consciemment que je l’ai choisi, car cette contradiction
est justement un des sujets du film. Notre perception du Tibet
correspond plus à nos désirs qu’à
la réalité. Mais dans le titre allemand ou anglais,
il y a une ironie qui disparaît complètement
dans la traduction tibétaine. J’ai en effet constaté
qu’il est impossible de traduire correctement ce titre
en tibétain. L’association des mots «en
colère» et «moine» n’est apparemment
pas prévue.
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| En route vers le
Tibet oriental, 2002 |
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Luc Schaedler au
Tibet central, 2002 |
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Qu’est-ce
qui vous a amené à tourner un film sur le Tibet?
J’ai beaucoup voyagé en Asie et j’ai souvent
séjourné au Tibet ; la première fois, c’était
en 1989, juste après le massacre de la place Tienanmen à
Pékin. Il y avait parallèlement, à cette époque,
des révoltes populaires à Lhassa.
Mais je me suis également beaucoup intéressé
au Tibet durant mes études d’ethnologie. Une part de
moi reste toujours en voyage, en partance, et, cherche le contact
avec l’étranger mais aussi le fait d’être
étranger quelque part. Mon film est, sans aucun doute, une
manière de prolonger cette expérience personnelle
et de lui donner une forme.
D’un autre côté, il me semblait essentiel de
contrecarrer un discours et de prendre part à cette discussion
sur le Tibet menée depuis longtemps en Occident.
Mais attardons nous encore un peu sur l’aspect
du voyage: la structure principale du film est aussi celle d’un
voyage. Cela était-il conçu dès le début
ou bien cela s’est-il fait en salle de montage?
Cette idée était là depuis le départ,
et ce, pour une raison évidente : la vie de Gendun Choephel,
le personnage principal, repose sur un grand voyage de la province
vers Lhassa, puis à l’étranger, et ensuite,
le retour. Il y a, en outre, le voyage intérieur d’un
homme, toujours en éveil, toujours sur la route. Et puis,
comme je viens de le dire, le fait d’avoir connu le Tibet
en voyageant. Une dernière raison, c’est la confrontation
avec passé, qui constitue en soi aussi à une forme
de voyage. Mon film évolue entre le passé et le présent
sans cesse en interférence, ils sont reflet l’un de
l’autre.
Les autorités chinoises ont, à
l’heure actuelle, leur mot à dire. A-t’il été
difficile d’obtenir les autorisations de tournage au Tibet?
Je savais dès le départ que les autorités disposeraient
d’assez d’agents et seraient rapidement informées
du contenu du film. C’est pourquoi il me semblait tout autant
impossible de tourner sans autorisation et en secret, que d’obtenir
l’autorisation pour un projet de cette envergure. L’idée
était donc de tourner aussi discrètement que possible
et en toute petite équipe, c’est-à-dire Filip
Zumbrunn, le chef opérateur, et moi. On s’est fait
passer pour des touristes, des profs fous de vidéo, qui voulaient
montrer ce qu’ils avaient filmé à leurs élèves
pour en discuter avec eux. Par moment, on a vraiment tourné
comme tous les touristes le feraient en filmant par exemple la place
du marché ou les monastères (rires), mais on a eu
de la chance aussi : si on nous avait fouillés et découvert
toutes les cassettes vidéo, qui sait se qui se serait passé…
D’un autre côté, bien que le film soit souvent
critique envers la Chine, je n’ai jamais non plus eu l’intention
de faire un film contre la Chine. Ce qui m’intéresse,
c’est avant tout la dynamique tibétaine, son mode de
fonctionnement, et la Chine n’en constitue qu’un des
nombreux éléments. En fin de compte, je suis tout
aussi critique envers la culture tibétaine.
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| Tintin au Tibet |
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Filip Zumbrunn au
Tibet, 2002 |
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Vie nocturne à
Lhasa, 2002 |
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ANGRY MONK
Réflexions sur le Tibet
un film de Luc Schaedler
Suisse 2005
1:1,85 • 35mm • couleur
1h37 • v.o. sous-titrée |
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Pourriez-vous
préciser dans quelle mesure?
D’abord, je suis très critique sur la manière
dont le Tibet est perçu en France et de l’image dans
laquelle on l’enferme et le fige: que l’on en fasse
un lieu de retraite spirituelle, havre de paix où trouver
l’inspiration ou même pourquoi pas, pour être
un peu cynique, refuge pour managers venus s’isoler dans des
monastères bouddhistes pour préparer les nouvelles
globalisations. Je pense que c’est par cela que l’on
nuit au combat pour l’indépendance tibétaine,
en réduisant le pays à cette espèce de pseudo
paradis de paix et d’harmonie, en le percevant uniquement
comme «Shangrila» et en pensant que chaque Tibétain
détient un message spirituel, une sagesse intérieure
et qu’il peut nous les transmettre. Le déni du passé
d’autre part, tout ce que l’on tait, déforme
ou enjolive, me semble un autre problème crucial, et ce non
seulement pour l’Occident mais aussi pour les Tibétains.
On a toujours préféré cacher que seulement
5% de la population par exemple contrôlait l’ensemble
du pays, que le fait de mélanger politique et religion, qu’une
alliance en partie laïque entre l’aristocratie et les
monastères ont sans cesse veillé à empêcher
que les réformes nécessaires et qu’une ouverture
vers l’extérieur se fassent. Mais Gendun Choephel,
tout comme d’autres, comme par exemple le prédécesseur
du quatorzième Dalaï-Lama ont toujours échoué
avec leurs projets de réformes et une certaine ouverture
sur le monde face à l’opposition des forces conservatrices
qui voulaient défendre leurs privilèges.
Est-ce que vous vouliez aussi vous démarquer,
en adoptant une attitude critique et nuancée, des nombreux
documentaires sur le Tibet?
Absolument! Il y a un nombre incalculable de films sur les monastères
et la fascination qu’ils exercent, sur l’histoire des
Dalaï-Lama et aussi sur cette société faite de
nomades, tout ce qui reste d’une culture célébrée
depuis des siècles. Mais j’aime tout aussi peu ces
reportages militants qui font comme si le Tibet n’était
plus qu’une culture dévastée, en ruine, et,
qui considère que toute résistance face à la
Chine est obsolète et ne sert à rien de toute façon.
La situation est beaucoup plus compliqué que cela, et, en
fait paradoxale. On a assisté, d’une part, à
un nombre incroyable de destructions depuis l’invasion en
1950, et, en particulier durant la révolution culturelle,
ils ont aussi méticuleusement investi le moindre recoin.
D’autre part, les Tibétains prouvent quotidiennement
qu’il est possible de vivre sous le joug de la Chine. Ils
ont gardé leur langue et leur culture et sauvé beaucoup
plus de choses que l’on croit. Même une grande part
des écrits et photos de Choephel que l’on voit dans
le film, ont été conservés au Tibet. De ce
point de vue, Gendun Choephel fait partie de cette «survie».
L’essentiel est de ne pas considérer les Tibétains
seulement comme des victimes, mais aussi comme des personnes ayant
su résister intelligemment et qui font toujours preuve d’un
esprit de résistance.
Je n’ai, de toute façon, jamais voulu faire un film
seulement biographique sur Gendun Choephel. Je m’en sert au
con traire de clef, pour pouvoir avoir accès à l’histoire
tibétaine et l’époque actuelle qui est fort
complexe. Choephel était un être multiple qui s’est
battu pour le changement tout en restant bouddhiste, sans se détourner
de sa propre culture. En plus, j’ai consciemment laissé
parler exclusivement les témoins tibétains d’antan
et de jeunes et moins jeunes Tibétains d’aujourd’hui
de Gendun Choephel. J’ai finalement coupé au montage
tous les chercheurs et spécialistes du Tibet occidentaux...
...Et le Dalai Lama n’est jamais
appelé à prendre la parole
Ah, ça oui. Et c’est fait exprès. C’aurait
été sans doute simple d’obtenir une autorisation
pour l’interviewer, mais je ne voulais pas que sa présence
étouffe le film et pousse les autres interlocuteurs dans
l’ombre. Quel que soit son propos sur Gendun Choephel, c’aurait
été pour la plupart des spectateurs comme un critère
de garantie pour le film, comme une preuve que le film a sa raison
d’être. Je ne voulais pas de ça, je ne voulais
pas de cette sorte de tampon officiel. Selon moi, il est essentiel
de traiter différemment le problème tibétain,
qu’il y ait une discussion autre que celle autour du Dalai
Lama.
Interview réalisée par Till Brockmann
le 8 juin 2005
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